Espacio dedicado a escritos de interés general, no necesariamente ligados al tema De Clérambault. Todo miembro del grupo puede publicar aquí artículos que le parezca apropiado dar a conocer a los demás miembros y al público en general.
Bernard
Nominé
Le
psychanalyste dans la culture.
Paris,
Journées nationales EPFCL novembre 15
« La psychanalyse, en raison de la limitation
à l’individu de l’expérience qu’elle constitue, ne peut prétendre à saisir la
totalité d'aucun objet sociologique, ni même l'ensemble des ressorts qui
travaillent actuellement notre société, il reste qu'elle y a découvert des
tensions relationnelles qui semblent jouer dans toute société une fonction
basale, comme si le malaise de la civilisation allait à dénuder le joint même
de la culture à la nature. »[1]
En écrivant cela
en 1950, Lacan suivait la position de
Freud par rapport au malaise dans la culture ; ils n’ont jamais pensé, ni
l’un ni l’autre, que le psychanalyste ait la solution collective au malaise en
question. Que la psychanalyse puisse aider l’analysant à s’extraire de
l’impasse où l’a conduit le malaise de la culture qu’il porte en lui,
certainement ! Mais la culture n’est pas tant la civilisation qui l’a
maltraité, à vouloir l’éduquer, que ce
quelque chose d’ancien tissé de toute « la vermine » qui s’est déposée dans son histoire et dans celle
de ses ascendants. Cette vermine nous la portons tous sur le dos et la question
est de savoir ce qu’il faut en faire. Lacan ne nous a pas tellement encouragés à
nous en débarrasser. « Nous ne
savons pas qu’en faire sinon nous en épouiller, mais je vous conseille de la
garder parce que ça chatouille, ça réveille. »[2] J’ai
retenu cette formulation parce qu’elle nous montre le rapport de Lacan à la
culture : ni idéalisation, ni rejet pour autant. A partir du moment où il en
viendra à réduire les rapports du sujet au logos aux effets de lalangue, il considérera que la culture est
finalement de l’ordre du bouillon, c’est
« un bouillon de langage ».
[3]Voilà
qui réduit singulièrement la supposée antinomie entre culture et nature.
Autrement dit, il
faut chercher ailleurs la cause du malaise dans la culture. Ce serait un vrai
malentendu de croire que la psychanalyse désigne la civilisation comme cause de nos malheurs du
fait qu’elle nous éloignerait de notre nature. Certes « la morale sexuelle civilisée » de
Freud pouvait le laisser croire en 1908. Mais il apporte un correctif dans Le malaise dans la culture quand il dit
que « ce n’est pas seulement la
pression de la culture, mais quelque chose dans la nature même de la fonction
(sexuelle) qui nous refuse une pleine satisfaction et nous pousse sur d’autres
voies. »[4]
S’en suit une très longue note dans laquelle Freud essaye de développer cette
idée en trois points dont on pourrait dire aujourd’hui qu’ils tournent autour de
ce que Lacan a résumé dans son fameux : « il n’y a pas de rapport
sexuel ».
On ne peut
pourtant pas écarter l’idée que la vie en société puisse poser problème aux
individus. Ceci m’a amené à m’interroger sur les rapports de la culture à la
société. C’est une question que Lacan a traité à plusieurs reprises et à chaque
fois il évoque une dynamique de dégradation de la culture dans la société. En 1958
il disait que « la société ne
saurait se définir autrement que par un état plus ou moins avancé de
dégradation de la culture » Bref, la société, c’est « le bordel dans lequel nous vivons. » [5] Cette thèse, il l’illustre brillamment dans son commentaire sur Le Balcon de Jean Genet.
Le Balcon est une
maison close qui offre à de vieux messieurs la possibilité de retrouver leur
vigueur en se travestissant avec les oripeaux et les ustensiles adéquats pour
jouer, qui le juge, qui l’évêque, qui le général auprès de pensionnaires qui se
prêtent à jouer le rôle de la partenaire qui feint de les reconnaitre dans la
fonction. Genet entend nous montrer ce que c’est que de jouir d’être évêque
juge ou général. Il s’agit de dénoncer la perversion possible de ces fonctions
sociales des plus symboliques. Et l’on voit bien comment la dite perversion est
la réponse du sujet soumis à son aliénation à une figure idéale. C’est là la
dégradation dont parle Lacan. La perversion mise en scène dans le Balcon ne trouble nullement l’ordre de la société
car tout ceci se passe dans le cadre
très réglementé du boxon dirigé par une tenancière appuyée par son compère préfet
de police. Alors que dehors dans la rue, rien ne va plus, c’est le vrai bordel,
parce que c’est la révolution.
Le point le plus
vif de la pièce tourne autour du personnage du Préfet de police qui se plaint
du fait que personne ne demande jamais à se déguiser en préfet de police pour
faire l’amour. Il s’en sent atteint dans son honneur et d’une certaine façon on
le comprend car l’ordre qu’il maintient ne s’appuyant par sur une
identification idéale et donc n’impliquant aucune père-version au sens lacanien
du terme, cette prérogative de maintien de l’ordre ne lui vaut ni respect ni
amour.
La portée de la
fable de Genet n’est pas mince car elle montre que les semblants culturels qui
organisent la société sont aussi des moyens de jouissance et que la scène sur
laquelle ils jouent à plein, le bordel, est le lieu le plus à l’abri de toute
subversion possible. Révolution ou pas, le bordel sera toujours le bordel.
Ce petit détour
par le Balcon de Jean Genet vous permettra de saisir le sens de ce que Lacan
énonce un an plus tard, à la fin de son séminaire sur Le désir et son interprétation quand il recommande aux
psychanalystes de savoir se situer par rapport au désir et qu’il rajoute que
cela ne peut se faire « si nous ne
nous faisons pas une certaine conception cohérente de ce qui est justement
notre fonction par rapport aux normes sociales. »[6]
L’expérience
de l’analyse nous dévoile ce qu’il y a derrière ces normes sociales. « Il y a des normes sociales, faute de toute
norme sexuelle. C’est dit dans Freud. »[7] Ces
normes servent donc à autre chose qu’à
l’adaptation sociale. Cela conduit, en tout cas, les psychanalystes à se faire une certaine
conception de la structure sociale. Si nous appelons culture certaines
histoires du sujet dans son rapport au logos, nous ne pouvons que mesurer la
béance qu’il y a entre cette culture et une certaine inertie sociale. « Le rapport de ce qui passe de la culture
dans la société, nous pouvons le définir comme un rapport d'entropie pour
autant que quelque chose se produit, de ce qui passe de la culture dans la
société, qui inclut toujours quelque fonction de désagrégation. »[8]
Ce qui se
présente dans la société comme culture ce sont des stéréotypes, des identifications
conformes dans lesquelles le désir ne peut se reconnaître. Ce qui se produit
dans l’adaptation aux normes identificatoires, c’est la perversion comme protestation, « comme
reflet de ce que le sujet a subi au
niveau de l'identification, en tant que l'identification est le rapport qui
instaure les normes de la stabilisation sociale des différentes fonctions. »[9]
Et Lacan
évoque un circuit tournant entre la société avec ses repères conformes,
l’activité culturelle, le sujet du désir et la perversion pour autant qu'elle
représente, par une série de dégradés, « tout ce qui dans la conformisation se présente comme protestation dans la
dimension du désir en tant qu'il est rapport du sujet à son être ».
Ceci reste
encore assez obscur mais Lacan revient sur cette question en 1960, dans le
séminaire sur Le transfert. Il dit
alors : « Si la société
entraîne, par son effet de censure, une forme de désagrégation qui s’appelle la
névrose, c’est dans un sens contraire d’élaboration, de construction, de
sublimation que peut se concevoir la perversion quand elle est le produit de la
culture. Et le cercle se ferme : la perversion apportant des éléments qui
travaillent la société, la névrose favorisant la création de nouveaux éléments
de culture. »[10]
La version
autorisée du séminaire sur Le transfert n’a
pas édité le petit graphe qui accompagne ce texte mais on peut le trouver dans
les différentes versions qui ont été rédigées à partir des enregistrements et
des notes prises par l’auditoire. Ce petit circuit m’a toujours intrigué. Il décrit un phénomène indiscutable, à savoir le rôle de la perversion dans la société. Certains s’en plaignent et cela ne date pas d’hier. Si vous avez l’occasion de relire le texte de Freud de 1908 sur La morale sexuelle civilisée et la maladie
des temps modernes, vous verrez qu’il fait référence à des sommités de son
époque qui faisaient la liste des méfaits de la vie moderne sur le cerveau de
leurs contemporains. Il cite longuement un certain Wilhelm Erb, professeur de neurologie réputé, qui écrivait en 1895, parmi les méfaits de la
société de son époque, outre la vie agitée par les transports trop
rapides, le téléphone, le télégraphe, la concurrence, le souci de productivité,
«
la littérature moderne qui s’intéresse
surtout aux problèmes qui donnent le
plus à penser, qui remuent toutes les
passions et prônent la sensualité, le
goût du plaisir et le mépris de tout principe
éthique et de tout idéal ; elle offre à l’esprit du lecteur des cas pathologiques, des problèmes de psychopathes sexuels…la musique bruyante et
violente qui énerve et surexcite nos oreilles…les représentations théâtrales qui excitent et
emprisonnent tous les sens ;
jusqu’aux beaux-arts qui s’orientent
préférentiellement vers ce qui est écœurant, haïssable vers ce qui excite et
n’hésitent pas non plus à nous mettre devant les yeux, avec une fidélité
révoltante, ce que la réalité contient de plus horrible. »[11] Je vous rassure, Freud est loin de lui emboiter le pas, il énonce
même exactement le contraire en disant que ce qui crée la névrose, c’est le renoncement
aux pulsions imposé par la vie civilisée. Comme je le disais en préambule,
cette thèse est à nuancer et c’est ce que Freud fera en partie dans Le malaise dans la Culture. Néanmoins,
il faut remarquer qu’il n’a pas voulu
rajouter sa voix au concert des lamentations de certains de ses contemporains
mais que, d’emblée, il a marqué que la psychanalyse se présente comme réponse à
côté, réponse décalée par rapport au malaise de la civilisation. Autant dire,
comme le fait Lacan, que la psychanalyse est un « symptôme révélateur du malaise de la civilisation dans laquelle nous
vivons. »[12]
Si nous regardons bien
ce circuit que Lacan nous a dessiné, nous voyons qu’entre société et culture il y a
la névrose – c’est la névrose comme conséquence de la société qui participe à
l’édification de la culture – et que symétriquement, entre culture et société il y a
la perversion puisque c’est la perversion, comme conséquence de l’aliénation à
la culture, qui va chercher à subvertir le conformisme social. En définitive,
ce schématisme de Lacan ne nous montre-t-il pas la structure du
malaise ? Le malaise dans la
culture ne tient-il pas essentiellement à ce que névrose et perversion soient dans un
rapport inconciliable ? La névrose est le négatif de la perversion, c’est
une thèse centrale chez Freud. Répondre au malaise de la civilisation
reviendrait à inventer une nouvelle perversion qui soit conciliable avec la
névrose. C’est bien ce que la psychanalyse n’a pas réussi à faire. Aussi
« devons-nous faire notre deuil de
toute véritable innovation dans le
domaine de l’éthique. » [13]
La société a beaucoup
évolué depuis la naissance de l’invention freudienne. Aujourd’hui, je ne suis
pas sûr que la psychanalyse se présente encore comme symptôme du malaise de la
civilisation dans laquelle nous vivons. Le symptôme s’est déplacé du côté des
méthodes adaptatives qui courent après des stéréotypes éphémères et la
psychiatrie qui a perdu ses repères, se cantonne à établir des normes
statistiques.
Ce qui fait symptôme du
malaise dans la culture aujourd’hui se remarque à ce qui fleurit dans les
rayons des libraires ; ce sont des traités de méditation, des manuels pour retrouver l’estime de soi et
toute sorte de petit guide pour repérer le pervers narcissique qui se cache
derrière votre compagnon, votre voisin ou votre patron. Sans parler des rayons
consacrés aux religions qui enflent de
façon notable.
Cela dit la société consulte encore de temps en temps la
psychanalyse quand elle veut s’appuyer sur sa théorie pour répondre à des
questions sociétales sur des sujets
brûlants. Mais bien souvent les dés sont pipés car il n’y a là aucune autre
demande que celle d’une légitimation à des fins morales ou politiques. « Psychanalystes
s’abstenir ! » aurai-je envie de dire en me référant au deuil que
nous avons à faire de toute véritable
innovation dans le domaine de l’éthique. Sans compter sur le fait que la
psychanalyse n’a rien à gagner en crédibilité à s’engager dans de tels
débats car tout le monde sait
aujourd’hui qu’il n’est nul besoin d’être un grand rhéteur pour savoir utiliser
tel ou tel concept de Freud ou de Lacan pour soutenir une cause ou son
contraire.
Si la psychanalyse n’a
rien à gagner à faire entendre sa voix dans le concert de ceux qui vitupèrent
contre le malaise de notre civilisation, ni ceux qui proposent des solutions
pour nous en sortir, il reste que la
psychanalyse est une solution individuelle qui s’adresse à des sujets qui
souffrent parce qu’ils ont peur, peur d’eux-mêmes, bien plus que des méchants qui ne leurs veulent pas du bien. Elle offre la possibilité, à qui le veut, d’en
apprendre sur la cause du désir qui le divise. C’est là je crois qu’il faut
situer la fonction de la perversion que Lacan inscrit dans son schéma. En
prendre la mesure ne revient pas à l’éradiquer pas plus qu’à en faire la
promotion dans une nouvelle érotique.
Il est un fait que notre
pratique atteste, c’est que plus un sujet s’avance sur le chemin de reconnaitre
sa jouissance, plus il peut prendre de la distance par rapport à la culture qu’il porte sur son dos comme l’incontournable
vermine dont Lacan nous parlait dans son séminaire Encore. Cette vermine culturelle, en définitive, c’est le surmoi,
avec ses deux faces, d’un côté ce qui nous civilise et nous inscrit dans la
lignée d’une histoire, de l’autre ce qui
pousse à jouir par les sacrifices qu’il impose. Vu sous cet angle, on comprend
mieux le conseil de Lacan, à propos de cette vermine, de s’en épouiller, peut-être, mais de la
garder même si ça chatouille.
L’efficacité d’une
analyse se juge à la distance qu’un sujet peut prendre par rapport aux idéaux
qui camouflaient sa jouissance, au fait donc qu’il puisse résister à l’appel au
sacrifice que cette culture familière et familiale lui imposait.
Cette dimension
individuelle du malaise ne doit pas nous conduire pour autant à fermer les yeux sur le malaise du
collectif. Nous ne pouvons pas ne pas remarquer que nos sociétés ont produit
une culture que certains laissés pour compte refusent, nient voire même
désignent comme objet à sacrifier à leurs dieux obscurs. Ce qui fait symptôme
du malaise dans la culture, aujourd’hui, c’est aussi ce retour de
l’obscurantisme.
Bernard
NOMINE.
[2] Lacan J., séminaire livre XX Encore.
[3] Lacan J., séminaire livre XXIV L’insu
que sait…
[4] Freud S. le malaise dans la
culture. Ch IV, GF p.126.
[5] Lacan J, Séminaire Livre V Les formations de l’inconscient. p.264
[6] Lacan J. Le séminaire livre VI Le
désir et son interprétation, séance
du 1 juillet 59.
[7] Lacan J. Déclaration à France Culture en juillet
73 à l’occasion du 28 congrès international de psychanalyse, paru dans Coq Héron
en 74 n° 46-47.
[8] Lacan J. Le séminaire livre VI Le
désir et son interprétation, séance du 1 juillet 59.
[9] ibidem
[10] Lacan J. Le séminaire livre VIII Le
transfert. Seuil p.43.
[11] Erb W cité par Freud dans La
morale sexuelle civilisée…
[12] Lacan J Entretien avec Emilia
Granzotto 1974. Publié dans la revue Panorama sous le titre : Freud pour toujours.
[13] Lacan J. Le séminaire livre VII, L’éthique
Seuil p.24.

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